Mode et inclusion 10 août 2021

La collection de mode inclusive de Gabi Fati

Écrit par Teresa Maranzano

Dans les articles précédents, nous avons abordé l’émergence de l’intelligence artificielle dans la création d’habits sur mesure, adaptés à toutes les morphologies. Aux antipodes de ces techniques d’avant-garde se situe le travail du jeune styliste Gabi Fati, qui renoue avec la tradition de tailleur de son pays d’origine, le Guinée-Bissau, et réalise ses créations en étroite collaboration avec ses client.e.s. Du sur mesure qui correspond à leurs goûts, avec bien sûr sa touche personnelle. Nous l’avons interviewé.

T.M. Le 27 mai 2021, à la suite du colloque sur la mode inclusive TU ES CANON organisé par ASA-HM, dans le cadre de la Biennale Out of the Box, vous avez présenté à la Comédie de Genève un défilé pas comme les autres. Les modèles n’étaient pas professionnels et ne correspondaient pas aux standards qu’on a l’habitude de voir sur le catwalk. Votre collection était aussi particulière, car ces modèles portaient les tenues que vous avez réalisées sur mesure et selon leurs désirs.
Pouvez-vous nous raconter cette expérience ?

G.F. L’idée de ce défilé est venue de l’artiste François Burland et de son association NELA, qui soutiennent depuis le début mon travail. Je tiens à les remercier, ainsi que les autres associations (Out of the Box et ASA-HM) qui ont permis sa réalisation, et Uma Arnese qui a collaboré à la mise en scène.
Ce projet est né parce-que j’avais déjà réalisé des tenues sur mesure et personnalisées, à la demande de personnes qui souhaitaient avoir un habit unique, différent de ce que l’on trouve dans les magasins de prêt-à-porter.
L’association NELA m’a présenté une trentaine de modèles, choisis parmi des personnes de différentes tailles, origines, cultures et habilités. Je les ai rencontrées une par une pour connaître leurs goûts et leurs envies. Le but n’était pas de réaliser un vêtement seulement pour le défilé, qui aurait par la suite fini dans une armoire, mais une tenue que ces personnes auraient pu porter dans les occasions particulières de leur vie [1].

Ensemble, nous avons regardé si elles préféraient une veste, une robe ou un manteau, et nous avons choisi la couleur. Lors de cette expérience, j’ai appris que certaines personnes n’osent pas mettre beaucoup de couleurs, qu’elles préfèrent le noir ou les couleurs de base, comme le gris ou le rouge par exemple. Je les ai alors encouragées à oser un choix plus large à partir d’échantillons de tissus et de couleurs.
Après ce premier rendez-vous, j’ai dessiné les croquis en y ajoutant des touches personnelles. Le résultat final est un compromis entre les goûts de la personne qui porte l’habit et mon propre style.

T.M. Organisé par l’association NELA, ce défilé aura à nouveau lieu le 2 octobre 2021 au Musée Jenish à Vevey, le 3 octobre à Bussigny et le 6 octobre à l’Eglise St François de Lausanne. Ce sera l’occasion de diffuser le Manifeste de la mode inclusive de l’association ASA-HM auquel tu as souscrit. En quoi la mode inclusive est-elle importante pour toi ?

G.F. Pour réaliser des tenues pour des personnes ayant des handicaps il faut développer des techniques afin qu’il leur soit facile d’enfiler et d’enlever leurs habits, et de les porter de manière confortable. Tout se joue au niveau du patronage.
Pendant mes années de formation au COFOP, j’étais toujours content d’inventer de nouvelles techniques, des solutions. Mes enseignants m’ont encouragé à développer cette attitude.

L’expérience du défilé de mode inclusive a permis de mieux me définir, de comprendre que je suis capable de créer des habits adaptés aux personnes ayant différents types de handicap.
Le travail de création que j’ai réalisé à l’occasion du défilé a élargi l’éventail de mes idées, il a ouvert mon esprit sur des possibilités que je n’avais pas prises en considération.

Jusque-là, j’avais réalisé des collections avec des tailles 38, 40 ou 42. J’ai beaucoup appris en travaillant avec toutes les tailles, cela a été une expérience importante pour moi. Maintenant, si une personne en situation de handicap me propose de lui créer un habit, je n’ai pas peur. Je sais que je peux le faire et j’ai envie de continuer à le faire.
Mais le plus important dans cette expérience reste le contact avec les gens. La rencontre avec les personnes en situation de handicap a fait tilt dans ma tête. J’ai compris leur difficulté à trouver des habits dans les magasins qui les mettent en valeur, adaptés à leur morphologie et à leur motricité.

© Isabelle Meister

Après le défilé, certains modèles m’ont fait part du changement que cette expérience leur avait apportée. Ces personnes ont gagné en confiance, ont une attitude différente avec leurs vêtements, et osent s’habiller avec des couleurs.
Je pense qu’il y a beaucoup à faire dans le domaine de la mode inclusive. Les habits en vente dans les magasins proposent uniquement les tailles standards, qui ne sont pas adaptées à tout le monde.
Moi je conçois les habits en fonction de chaque personne, essayant aussi d’adapter les prix aux possibilités de chacun.e. C’est un vrai métier, et il faut beaucoup de travail pour répondre à toutes les commandes. Je remercie d’ailleurs les associations qui me soutiennent, car grâce à elles je reçois aujourd’hui beaucoup de demandes.

TM. Quelles sont les caractéristiques du style Gabi Fati ? Sera-t-il encore inclusif ?

GF. Ce qui caractérise mon style est la création d’habits qui se transforment. Ma spécialité est par exemple une veste qui se transforme en sac. C’est une technique pratique et simple à utiliser.
Avec le défilé de mode inclusive, j’ai eu un déclic.

J’ai envie de réaliser des habits qui se transforment et qui peuvent offrir des solutions pratiques aux personnes qui ont des difficultés.

La technique est la même : il faut réfléchir par exemple à l’endroit où positionner une fermeture éclair, pour qu’elle permette de transformer un vêtement et qu’elle soit facile à utiliser par une personne ayant des difficultés physiques.

J’utilise beaucoup les fibres naturelles, et peu les tissus synthétiques. Je privilégie le coton, le lin, la soie – selon les possibilités économiques des clients. Si la personne est disponible, je l’amène au magasin de tissus pour choisir ensemble celui qui convient à leur tenue. Elle peut ainsi toucher le tissu, la matière, cela facilite le choix de ce qu’elle veut porter sur elle.

[1] Cette tenue leur a été offerte en échange de leur prestation de mannequin, qui a demandé une longue préparation.
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Né en 1998 en Guinée Bissau, Gabi Fati est arrivé en Suisse à l’âge de 14 ans après un voyage de huit mois.
Pendant la traversée de l’Afrique du Nord, de la Méditerranée et de l’Italie, il dit avoir appris la force du mental, la nécessité de s’intégrer à un groupe, le respect des différentes cultures et pour les personnes plus âgées.
Issu d’une famille adoptive, il découvre la couture grâce au tailleur qui vient dans son village une fois par année pour la fête du Ramadan. Il devient son assistant et apprend à utiliser la machine à coudre. Plus tard, dans le foyer de MNA qui l’accueille, il adapte les habits de ses compagnes et compagnons migrants. Il suit une formation en design de mode et obtient l’attestation fédérale au COFOP (Centre d’orientation et de formation professionnelle vaudois). Il créé sa première collection avec son camarade Sekou Alieu Kosiah. Les deux jeunes stylistes reçoivent en 2020 la distinction de la Fondation Jacqueline Oyex, grâce à laquelle ils présentent leurs tenues au Musée de la Mode d’Yverdon-les-Bains. En 2021, Gabi Fati a réalisé une collection de mode inclusive pour une trentaine de modèles, grâce au soutien des associations Nela, Out of the Box et ASA-HM.

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