Art et mode inclusive 17 mai 2022

Bernard Rudofsky : le corps comme unité de mesure.

Écrit par Elisa Fulco

Are Clothes modern ? « Les vêtements sont-ils modernes ? ». Telle est la question posée par Bernard Rudofsky (1905 – 1988) à l’occasion de l’exposition réalisée au MOMA de New-York en 1944 [1]. Le célèbre architecte autrichien et réformateur des codes vestimentaires y dénonce l’obsession de la mode pour « la jouissance de l’inconfortable », sa tendance à comprimer les corps, à les modifier, à nier leur réelle anatomie. Bref, l’irrationalité des vêtements modernes.

Dans un parcours composé de dix sections thématiques à instar d’un manifeste, cette exposition met en scène la nature
« démodée » du corps humain. Des objets d’origine ethnographique sont approchés à des habits contemporains pour montrer que l’adoption de postures et allures constrictives est une réponse « primitive » au besoin d’ornementation et de protection.
En particulier, la dernière section de l’exposition, intitulée « L’arrière-plan domestique de la mode », montre les liens entre les vêtements, l’architecture et la posture. Bernard Rudofsky joint ici les deux thèmes fondamentaux de sa recherche : celui des architectures spontanées qu’il documentera en 1964 dans le livre « Architecture Without Architectes », et l’étude qui sera éditée en 1974 « The Unfashionable Human Body », où la naturalité du corps est opposée à la violence arbitraire de la mode. Grâce à un parcours sensoriel, le public de l’exposition marche pieds-nus sur un sol irrégulier en mousse qui réactive le plaisir tactile et rappelle une vie saine, où vêtements et bâtiments protègent le corps sans l’emprisonner.

En réaction à la tendance irrationnelle et contre nature qu’il dénonce, Bernard Rudofsky lance une mode fonctionnelle, basée sur la conception du corps humain comme unité de mesure pour des habits à taille unique, adaptables à diverses proportions. C’est l’idée d’une mode inclusive qui élimine les différences à la fois physiques, sociales et économiques. En s’éloignant de la haute couture, Rudofsky s’approche des logiques du design, du prototype, pour produire des vêtements à partir d’instructions simples et d’une conception démocratique. Cette approche révolutionnaire se concrétise avec la création des sandales « Bernardo », exposés dans la section « Chaussures sans larmes » de l’exposition au MOMA, et lancés deux ans plus tard avec un grand succès commercial grâce notamment au service de la revue « Life », qui loue la liberté retrouvée des pieds.

Au début des années 1950, Rudofsky créé la collection « Bernard Separate », composée d’habits inspirés de simples formes géométriques comme le rectangle, le triangle et le cercle, adaptés à toute sorte de fonction : le travail, les loisirs ou le voyage. Faciles à porter, réglables avec des ceintures et des cordelettes coulissantes, conçues pour éliminer le gaspillage, réduire les coûts de production, prolonger le cycle de vie du produit au-delà des saisons de la mode, ces créations représentent un modèle de mode inclusive et durable avant la lettre.

En 2008, l’héritage intellectuel et le goût pour l’expérimentation de l’architecte autrichien ont fait l’objet de l’exposition itinérante « Lessons from Bernard Rudofsky », hommage à une manière originale de créer des courts-circuits entre diverses disciplines. Un parcours atypique que nous retrouvons dans la Fonctional Fashions Line, première ligne d’habits adaptés aux personnes en situation d’handicap, créée par la designer Helen Cookman dont nous avons déjà parlé dans ce blog [2].

Plus récemment, en 2017, le MOMA a présenté l’exposition « Items : it’s fashion modern ? » dont le titre est un clin d’œil à l’exposition historique « Are clothes modern ? » de Bernard Rudofsky : la section relative aux années 2000 montre des exemples de mode inclusive sur des mannequins adaptés. Dans la même veine, le Fit Museum de New-York présente la même année l’exposition « The body : fashion and physique » : 250 ans d’histoire de la représentation du corps féminin. Il est question des canons esthétiques ayant contraint le corps des femmes pour répondre à un idéal de beauté imposé par la mode.
Comme un véritable précurseur, Bernard Rudofsky s’est rebellé contre la dictature du canon et a pris la mesure de la diversité, habillant et représentant le corps des personnes handicapées, de grande taille et hors-norme. Sans exclusion.

 

[1] https://www.moma.org/calendar/exhibitions/3159

[2] https://www.tu-es-canon.ch/fashion-line-et-autres-histoires/

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