Fashion is Art. Tel était le thème du célèbre Gala du Met qui a eu lieu le 6 mai 2026, et qui a coïncidé avec le vernissage de l’exposition « Costume Art » au Metropolitan Museum of Art de New York.
Hébergée dans les nouvelles galeries Condé M. Nast, ouverte jusqu’au 10 janvier 2027, cette exposition présente la mode comme une discipline artistique, et fait dialoguer les vêtements du Costume Institute avec les peintures, sculptures et dessins des collections du musée. Pour Andrew Bolton, conservateur en chef du Costume Institute, la mode a longtemps souffert d’une image frivole et marginale, associée à la féminité et à l’ornement. À travers cette exposition, le public est invité à considérer la mode comme une œuvre d’art, et le corps comme une toile blanche que l’on peut investir.
Le corps habillé est le fil conducteur du parcours de l’exposition. Celle-ci présente environ quatre-cents pièces qui relient les différents départements du musée et traversent cinq mille ans d’histoire de l’art.
La frontière subtile entre l’art et la mode est explorée à travers la figure humaine et ses différentes morphologies, ici universellement reconnues. Chaque section est consacrée à la représentation des diverses typologies de corps : le corps abstrait, âgé, classique, anatomique et handicapé, y compris le corps en surpoids et le corps enceint. Il a fallu créer quatorze nouveaux mannequins pour habiller des corps non standardisés, ce qui marque un tournant historique dans la valorisation de la diversité humaine par une des institutions culturelles les plus renommées au monde.
L’accessibilité de l’exposition et la supervision de la section « Le corps handicapé » ont été confiées à la militante et personne de petite taille Sinéad Burke, qui s’engage pour donner aux personnes handicapées une place centrale dans la société. Grâce à son entreprise Tilting The Lens, pour la première fois toutes les conditions ont été réunies pour permettre aux personnes handicapées de participer au Met Gala en tant que protagonistes.
Sur le tapis rouge ont défilé Aariana Rose Philip, premier mannequin transgenre à franchir le seuil du musée en fauteuil roulant, Sinéad Burke, Lauren Wasser, Aimee Mullins et Lena Duncan, qui ont rejoint le comité du Met. La robe dorée créée par le styliste Probal Gurung pour la mannequin amputée Laura Wasser et ses prothèses dorées portées pour le Met Gala s’inscrivent dans la lignée de la collaboration d’Alexander McQueen avec la mannequin Aimee Mullins dans les années 1990. Une autre collaboration est désormais bien établie : celle entre la mannequin Aariana Rose Philip et la styliste Hillary Taymour de Collina Strada, qui a conçu la robe de la modèle pour l’inauguration de l’exposition. Cela montre une fois de plus que le handicap peut être un moteur de créativité.
De manière générale, les mesures d’accessibilité mises en place au Met ont permis d’apporter des réponses aux personnes vivant avec des handicaps visibles et invisibles : de l’élimination des barrières architecturales à la création de zones calmes, des transcriptions audio à la formation muséale, de la communication à la conception du catalogue.
Au-delà des canons. Le parcours de l’exposition
L’exposition « Costume Art » explore la diversité humaine à travers différents langages artistiques, et replace la notion des canons de beauté dans un contexte historique particulier. Elle normalise les différences suscitant une proximité esthétique, conceptuelle et politique entre univers éloignés, défiant les distances géographiques et les époques.
Une statue égyptienne vieille de 2300 ans représentant une petite personne dialogue par exemple avec un t-shirt de Vivienne Westwood porté comme une robe par un mannequin de petite taille dont la morphologie reprend celle de Sinéad Burke, révélant que la dimension sacrée du handicap, présente dans l’antiquité, s’est perdue dans la culture contemporaine et en particulier dans la mode.
Le commissaire rappelle que le corps, même lorsqu’il est nu, revêt toujours les idéaux et les cultures auxquels il appartient. La mode représente la pomme d’Adam et Ève qui, historiquement, tente chaque époque. Les formes idéales reviennent de manière cyclique. L’équilibre et les proportions idéalisées des anciens Grecs et Romains représentent aujourd’hui encore la norme de la beauté.
Mais la mode est aussi abstraction, imposition de formes (corsets, bustiers) qui emprisonnent les corps des femmes. Le corps classique est ici représenté par la juxtaposition d’urnes grecques et des robes de Madame Grès et de Mario Fortuny. Les sculptures aux lignes courbes de Jean Arp et d’Henry Moore dialoguent avec les formes de Rei Kawakubo (Comme des Garçons).
Dans la section « Le corps abstrait », une robe du XIXe siècle dotée d’un corset arrière proéminent dialogue avec l’étude de Georges Seurat datée 1884 pour « Un dimanche à La Grande Jatte » représentant une femme au fessier saillant, et les vêtements de Rei Kawakubo (Comme des Garçons) et de Duran Lantink, regorgeant de rembourrages et de protubérances. Ces tenues bousculent les règles de l’anatomie.
Les références aux créateurs qui ont historiquement conçu des vêtements pour les personnes handicapées ne manquent pas : d’Alexander McQueen à Rick Owens, en passant par Terry Mugler.
Une partie importante de l’exposition est consacrée à la contribution des stylistes et designers handicapés au monde de la mode. Dès 2024, une section du musée est consacrée à une sélection de vêtements historiques issus de la mode adaptative, ainsi qu’aux tenues contemporaines. Les jeans Levis adaptés, réalisés dans les années 1950 en collaboration avec la créatrice américaine en situation de handicap Helen Cookman, ont été associés à la combinaison en jean de la créatrice suédoise Louise Linderoth. Les deux tenues sont portées et photographiées sur des mannequins en fauteuil roulant calqués sur la morphologie d’Antwan Tolliver, fondateur de la marque, et de Sonia Vera. On les retrouve aussi sur les photos du mannequin Aariana Rose Philip.
Dans la section consacrée aux corps corpulents, les mannequins reprennent la morphologie de la modèle Jade O’Belle et de Charlie Reynolds, et dialoguent avec le corset réalisé par l’artiste et styliste Michaela Stark, associé à l’œuvre de Niki de Saint Phalle.
La dimension tactile est explorée dans les vêtements avec des textes en braille de la styliste kenyane Angela Wanjiku de Hisi Studio ; les créations de Sugandha Gupta introduisent l’expérience du Sensory Design à travers l’odorat, le toucher et le son, tandis que le styliste sourd Justin Dougan-LeBlanc est présent avec ses sculptures portables qui explorent les relations entre l’espace et le corps.
En 2024, le Met avait consacré l’exposition « Sleeping Beauty » à la dimension sensorielle de la mode. En particulier, l’exposition permettait une exploration des vêtements, et des souvenirs qui y sont associés, à travers l’odorat et le toucher. Pour son commissaire, tous les corps non conformes sont aujourd’hui pris pour cible. Les mannequins aux visages miroirs réalisés par l’artiste palestinienne canadienne Samar Hejazi nous rappellent que l’empathie est la voie pour s’identifier aux corps des autres, acceptant la fragilité et la mortalité comme emblèmes de la condition humaine.



