Formation et innovation 17 juin 2021

Mode inclusive entre design et mouvement

Retour sur le workshop animé par Caroline de Cornière à la HEAD – Genève
Écrit par Teresa Maranzano

Quel est le rôle des écoles d’art dans la formation des jeunes designers en matière de mode inclusive ?
Le 27 mai 2021, lors du deuxième colloque TU ES CANON, la HEAD – Genève a présenté les résultats du workshop organisé par ASA-Handicap mental pendant la « Semaine de tous les possibles ».
L’occasion de faire un bilan de cette expérience, dirigée par la danseuse et chorégraphe Caroline de Cornière, avec la participation de Maud Leibundgut, qui s’est déroulée du 22 au 26 février 2021.

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Le but de ce workshop était de concevoir des habits et des accessoires pour Maud Leibundgut susceptibles d’allier esthétisme et confort, c’est-à-dire de refléter d’une part le goût de Maud en matière vestimentaire et, d’autre part, de trouver des solutions de design pour dépasser les limites de motricité qu’elle rencontre dans les gestes quotidiens de s’habiller et se déshabiller.

Un vrai challenge pour notre modèle car, comme pour la plupart de personnes en situation de handicap, il était question d’inverser une manière de penser, de se représenter, d’agir sur l’image qu’on veut donner de soi-même et aux autres.
Les personnes handicapées n’achètent pas toujours les habits qu’elles aiment mais, par défaut, ceux auxquels leur morphologie peut s’adapter. Comme le prêt-à-porter est conçu pour des modèles standards, la possibilité de choisir le style qui leur correspond est limitée. Ce manque de choix se reflète de manière sournoise sur la conscience de soi, de leurs prérogatives en tant qu’individus, sur la place qu’elles peuvent prétendre occuper dans la société. Bien souvent, les personnes en situation de handicap choisissent de se fondre dans la foule, de passer inaperçues, de ne pas se mettre en avant, bref, de vivre en marge de la société.

La mode inclusive apporte un changement de paradigme salutaire : c’est le vêtement ou l’accessoire qui s’adapte au corps et non plus l’inverse. Le vêtement ou l’accessoire adapté relève la beauté physique, donne une allure aux parties du corps qu’on aurait tendance à cacher, confère une assurance due au confort et au fait de se sentir en accord avec soi-même. Ce gain de confiance peut aider les personnes en situation de handicap à sortir du bois et à prendre la place qu’elles méritent dans la société.
Il est important de souligner la portée politique de la mode inclusive, ayant comme but ultime une meilleure représentation des personnes handicapées et par conséquent, l’avènement d’une société enrichie par la diversité de tous les membres qui la composent.

Pour revenir à notre question de départ, quel est donc le rôle des écoles d’art dans la formation des jeunes designers pour une société plus inclusive ?

Pour l’enseignante Natalia Solomatine, il s’agit de poser un cadre théorique clair et aménager un changement de perspective dans la conception d’habits et accessoires adaptatifs.

Caroline de Cornière remarque que la formation en design de mode se limite souvent à une vision bidimensionnelle du vêtement qui ne tient pas compte du geste, du mouvement : comment on porte un habit, comment on le met ou on l’enlève. Or, la question de s’habiller et se déshabiller est au cœur même de la mode inclusive, car les vêtements standards sont conçus de telle manière que les personnes handicapées qui veulent les porter rencontrent des grandes difficultés à les mettre et à les enlever de manière autonome. Il s’agissait dès lors, pour Caroline de Cornière, de dresser un inventaire de ces difficultés, d’analyser les mouvements et les gestes de Maud Leibundgut, en se mettant dans sa peau pour en faire l’expérience directe. En développant chez les élèves l’empathie kinesthésique, Caroline de Cornière les a amenés à identifier les particularités liées au corps de Maud Leibundgut pour proposer, inventer et résoudre les problèmes que les vêtements et accessoires standards lui posent.

En guise de restitution poétique de cette expérience d’apprentissage mutuel, les deux danseuses ont présenté au colloque TU ES CANON la performance Corps 2 femmes. Assises en miroir l’une en face de l’autre, elles se sont déshabillées en même temps, au rythme d’une musique envoûtante. Puis, pendant que Maud s’habillait avec les tenues créées par les élèves et avançait dans un bref défilé, Caroline lisait des extraits du livre « Le corps des femmes, la bataille de l’intime » de Camille Froidevaux-Metterie. L’auteure française rappelle entre autres que le travail sur l’apparence est « la recherche d’une présentation de soi conforme non pas tant aux canons du beau tel qu’il est socialement prescrit, qu’aux critères personnels par lesquels l’image de soi corporelle entre en consonance avec l’image de soi subjective ».

Au terme de cette performance chaleureusement saluée par le public, Sophie Raynard a remercié Maud pour la confiance dont elle a fait preuve pendant le workshop, en se mettant à nu et en dévoilant les désirs en matière de mode qu’elle ne s’était jusqu’à-là autorisés. Elle a ensuite présenté les deux hauts, avec deux manches ou une seule, qui ont été créés à partir d’un tissu légèrement élastique, d’une belle couleur bleu mettant en valeur le teint et la chevelure de Maud Leibundgut. Pour les rendre faciles à mettre et à enlever, ces hauts sont réversibles : on peut les porter à l’endroit ou à l’envers, et le devant est pareil au derrière. Pas besoin donc de perdre du temps et des énergies pour les mettre du bon côté. Les pantalons, en coton, larges en bas, portent un élastique à la taille qui remplace bouton et fermeture éclair, difficiles à manipuler. Une robe kimono par-dessus complète cette tenue. Elle aussi réversible, avec une manche longue et une plus courte, elle est dotée d’un double système de fermeture : avec un bouton aimanté, et avec des grands œillets traversés d’un crochet. Ce dernier est inspiré de l’épingle à nourrice dont Maud se sert, depuis son enfance, pour boutonner son jean.

Les élèves de la filière bijoux – Gersende Lonjon, Samantha Marie-Luce et Lucile Beney –  ont, quant à elles, présenté un prototype de bracelet en métal doré doté d’un anneau, qui pourrait permettre à Maud Leibundgut, ou toute autre personne ayant un bras paralysé, de diriger ce dernier de manière élégante avec l’autre bras.

Kenny Polyzois a poursuit cette réflexion avec l’équipe des bijoutières et a présenté le projet du sac Héphaïstos, ainsi nommé en hommage au dieu grec patron des artisans et aussi des personnes handicapées, car lui-même porteur d’une infirmité. Chassé du Mont Olympe, il sut se distinguer par son talent et s’affirmer jusqu’à se faire reconnaître par les autres dieux. La vocation du projet est de soutenir les personnes handicapées, pour qu’elles aient plus confiance en elles-mêmes et puissent se réaliser dans leur vie.
Le projet consiste en une attelle à porter sur l’avant-bras paralysé, en métal ou plastique, dont la décoration peut être personnalisée. L’intérieur, en silicone ou autre matériel doux, est rembourré de manière à ce que ce soit confortable. Un crochet permet de fixer l’attelle à une ceinture, et fixer ainsi le bras près de la taille. À cette attelle est rattaché un sac à main. Cet ensemble d’éléments – attelle, sac et ceinture – permettent à la personne qui les porte de garder son bras paralysé de manière distinguée, sans qu’il flotte. Le sac ainsi positionné permet en outre d’avoir facilement accès à des petits objets tels que clés, téléphone ou autre.

En conclusion, Caroline de Cornière a rappelé que ce workshop aura permis aux élèves, en seulement quatre jours, de comprendre les enjeux de la mode inclusive et de réaliser des projets concrets en explorant toute la chaîne de création en design : de la fiche des mesures jusqu’aux tenues et aux accessoires, en passant par le mobilier, car un porte-habit a aussi été conçu par une élève de la filière Architecture d’intérieur, dans le but d’aider Maud dans la tâche quotidienne d’entreposer ses habits le soir, et de les prendre le matin pour s’habiller.
Les élèves regrettent que le temps accordé à ce thème ait été si court et souhaiteraient développer davantage leurs projets jusqu’à la réalisation des prototypes. Il et elles ont aussi exprimé l’importance d’aborder des questions sociétales comme la mode inclusive dans le cadre de leur formation, et demandent un module structuré permettant de partir d’un cas concret, comme celui de Maud Leibundgut, pour toucher un design universel, réellement inclusif, susceptible donc d’être utile à toutes et à tous.
Espérons que la HEAD – Genève saura offrir un terreau fertile à ces vocations qui font déjà preuve d’une belle maturité.

 

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