Mode et inclusion 19 janvier 2026

Le livre "Oltre il canone" sous la loupe d'un sociologue

Écrit par Cirus Rinaldi

Le Journal ZoneModa de l’Université de Bologne (I), publié en décembre 2025 sous la direction de Flavia Piancazzo, Monica Sassatelli et Roberta Paltrinieri, propose un focus international sur la mode inclusive. À l’intérieur de ce numéro, le sociologue Cirus Rinaldi de l’Université de Palerme (I) analyse le livre Oltre il canone. Manifesto della moda inclusiva d’Elisa Fulco, Teresa Maranzano et Roberta Paltrinieri, publié en 2024 par l’éditeur FrancoAngeli, traduction augmentée du livre Tu es canon. Manifeste de la mode inclusive d’Elisa Fulco et Teresa Maranzano, édité en 2023 par ASA-HM.
Grâce à l’aimable autorisation de l’auteur et de l’Université de Bologne, nous publions la traduction en français de cet article scientifique qui analyse les différents enjeux de la mode inclusive.

La mode, entendue comme institution, langage symbolique et pratique sociale, a historiquement contribué à définir les frontières de la normalité, en renforçant des modèles esthétiques et culturels qui ont eu pour fonction de normaliser et de hiérarchiser les corps. Elle a imposé un canon esthétique qui ne s’est pas limité à établir ce qui est « beau », mais qui a opéré comme un critère d’exclusion, reléguant dans la marginalité ou l’invisibilité celles et ceux qui ne correspondaient pas aux paramètres dominants.
L’ouvrage « Oltre il canone. Manifesto della moda inclusiva », dirigé par Elisa Fulco, Teresa Maranzano et Roberta Paltrinieri, éclaire la manière dont le concept récent de mode inclusive se configure comme une réaction critique aux systèmes de nomination et de définition de la réalité. Ces nouvelles modalités de classification ne se limitent pas à introduire des exceptions au modèle dominant, mais proposent des stratégies pour dévoiler ce qui « va de soi » dans le système de la mode, c’est-à-dire cet ensemble de présupposés implicites qui opèrent comme des normes invisibles, difficiles à contester parce que naturalisées.

Relisant la portée de l’ouvrage non pas en tant que spécialiste de la mode mais en tant que sociologue du droit et de la « déviance », « Oltre il canone » acquiert une valeur plus générale, car il permet d’analyser la manière dont la fascination de la normalisation opère à travers une distinction dichotomique entre ce qui est « non marqué » et ce qui est « marqué ». La catégorie « non marquée » représente le groupe dominant ou le standard présumé (par exemple, le corps valide, cisgenre et blanc), dont le privilège consiste à rester invisible et auto-évident. Ce présupposé ne requiert aucune justification et agit comme l’arrière-plan implicite à partir duquel toute autre différence est définie par contraste. Les catégories « marquées », en revanche, sont rendues visibles et nécessitent une spécification. Une personne handicapée, une taille non standard ou une identité non conforme sont constamment perçues comme « différentes » ou « exceptionnelles ». Ce processus constitue un mécanisme de contrôle social qui perpétue l’asymétrie de pouvoir, en rendant invisibles les inégalités structurelles, à partir de leur reconnaissabilité potentielle.

L’instauration d’un régime de l’évidence contribue à naturaliser des standards de nature arbitraire (l’idée même de « fond »), en leur attribuant un caractère général, universel et intemporel, participant ainsi à un processus de normalisation qui conduit à percevoir certaines conditions, identités, pratiques ou événements comme la norme — comme des formes auto-évidentes — tandis que d’autres, bien que hypervisibilisés ou mis en emphase, sont privés d’intelligibilité, « anormalisés », rendus impensables.

Lorsque nous mettons l’accent sur des conditions telles qu’être femme, noir·e, homosexuel·le, handicapé·e ou transgenre, nous ne faisons pas seulement ressortir des situations spécifiques :
nous consolidons en même temps des attentes de normalité autour du fait d’être homme, blanc, hétérosexuel et valide. Le non-marqué acquiert le caractère du « superflu » dans la mesure où il contient tout ce qui est pensable ; il demeure indistinct, inarticulé, n’a pas besoin d’un nom ni de « se déclarer », possède une valeur par défaut et fonctionne comme un cadre cognitif implicite.
L’hétérosexualité n’est pas « pensée » comme l’une des orientations sexuelles possibles, tout comme la blanchité n’est pas « ressentie » comme l’une des formes potentielles de racialisation ; de la même manière, les personnes valides sont « vues » comme capables d’interagir, tout court, avec l’environnement qui les entoure et en toute circonstance. La masculinité ne parvient même pas à « se penser elle-même », parce qu’elle est partout ; les subjectivités hétérocisnormatives constituent les « perspectives » qui coïncident avec la principale monnaie économico-symbolique de nos interactions et de notre imaginaire esthétique et érotique.

Ces présupposés tacites nous amènent à penser que seuls les gays ont une orientation sexuelle, puisque l’hétérosexualité est la seule orientation pensable ; que les personnes blanches ne se pensent même pas comme telles parce que la blanchité n’est pas l’une des couleurs mais « la » couleur ; que l’intégrisme physique refléterait une condition fonctionnelle universelle ; autrement dit, que les modalités inaperçues, non marquées ou allant de soi ne sont même pas vécues comme des conditions spécifiques.

Dans ce contexte, le système de la mode « mainstream » a fonctionné comme une extension de cette logique de l’évidence. Il a imposé des canons esthétiques homogènes, privilégiant des corps conformes à des standards spécifiques et faisant de tous les autres des « exceptions ». La mode inclusive et la mode adaptative représentent une rupture épistémologique nette avec ce modèle.
Si la mode inclusive part du principe que ce n’est pas au corps de s’adapter à des standards préétablis, mais que ce sont les vêtements qui doivent être conçus pour habiller la pluralité des morphologies et des besoins, la mode adaptative, en revanche, a un champ plus circonscrit : elle s’adresse aux personnes à mobilité réduite, porteuses de prothèses ou ayant d’autres nécessités fonctionnelles, en proposant des solutions pratiques favorisant l’autonomie et l’accessibilité. La différence principale réside donc dans l’horizon : là où la mode adaptative répond à un besoin concret, la mode inclusive se configure comme un projet culturel et politique, capable de redéfinir les critères mêmes d’appartenance et de visibilité.

D’un côté, la mode inclusive ne se limite pas à « ajouter » les différences, mais cherche à les représenter non comme un problème à résoudre, mais comme une opportunité d’innovation, en redéfinissant l’ensemble du processus de design et de production ; de l’autre, la mode adaptative, à travers une série de dispositifs techniques et la reconnaissance de besoins longtemps ignorés par la mode mainstream, tente de dépasser tout « fonctionnalisme », en critiquant directement le ’validisme implicite du système de la mode et en célébrant l’esthétique et la poésie disruptive de la dysfonction.

Malgré ce potentiel transformateur, l’essai avertit que la mode inclusive n’est pas à l’abri de risques, en particulier dans le contexte néolibéral actuel. La logique néolibérale du profit tend en effet à transformer toute différence en marchandise, en réintroduisant la standardisation même là où l’on proclame l’ouverture à la pluralité. Les formes d’oppression s’entrecroisent et risquent d’être aplaties dans des opérations de représentation superficielle : inclure un corps noir, handicapé ou transgenre dans une campagne publicitaire sans remettre en question les conditions d’exploitation de la main-d’œuvre ou les structures de genre, de classe et hétérocisnormatives signifie perpétuer les inégalités sous une nouvelle apparence.

Il suffit de penser à la fast fashion et à la logique de réduction des coûts et d’exploitation de la main-d’œuvre qui a caractérisé la mondialisation de la production et qui pourrait réapparaître dans la mode inclusive si celle-ci était absorbée sans esprit critique par les dynamiques du marché.
Le risque de la valorisation capitaliste des différences transforme le « marqué » en une nouvelle niche de marché à exploiter, perpétuant les mêmes logiques de standardisation et d’inégalité.

La réflexion sur la mode inclusive comporte, comme le soulignent les auteur·rice·s, une double tension : d’un côté, la promesse d’émancipation ; de l’autre, le risque d’appropriation par le capitalisme. L’enjeu central réside dans la menace que l’inclusivité soit absorbée par les logiques du marché, devenant une opération de façade plutôt qu’un véritable instrument de transformation sociale. Une autre limite concerne la représentation : si, d’un côté, la présence de corps divers augmente dans les campagnes publicitaires, de l’autre, une approche partielle persiste.

Certains segments — comme les personnes handicapées, les personnes âgées ou les identités de genre non conformes — demeurent en marge. La représentation, lorsqu’elle est isolée, risque de se réduire à un outil de légitimation pour les marques, sans générer de changement réel dans les processus créatifs et productifs.

Le changement systémique, je l’admets, apparaît problématique. Reste la valeur intrinsèque de la mode inclusive, liée aux bénéfices produits et à l’affirmation du « droit au style » et de sa dimension communautaire, à la création d’espaces d’appartenance et de (re)connaissance de soi.

La dimension immédiatement appréciable pour les chercheur·e·s en « normalité » et en « déviance » est la critique rigoureuse de l’évidence : la capacité de dévoiler les prémisses invisibles qui régissent la perception de la normalité, en montrant que ce qui apparaît naturel est en réalité le fruit de constructions sociales et politiques. Malgré les limites signalées quant à un véritable renversement structurel, la mode inclusive ne peut être réduite à un simple phénomène esthétique ou commercial. Elle constitue un exercice pertinent d’émancipation, un laboratoire appliqué de justice esthétique, ou, comme le texte le souligne à plusieurs reprises, un espace de citoyenneté symbolique. Le défi est double : résister à la normalisation et valoriser les potentialités émancipatrices.

Reste toute la valeur d’une œuvre et de pratiques collectives qui montrent dans quelle mesure renverser le canon est un exercice de décolonisation cognitive, de justice cognitive. Oltre il canone dénaturalise l’évidence, problématise ce qui paraissait neutre, oblige à reconnaître la contingence historique de ce que l’on croyait naturel et nous montre que la manière dont nous connaissons la réalité n’est ni logiquement ni naturellement inévitable.

Rinaldi, C. (2025). « Oltre il canone. Manifesto della moda inclusiva » Franco Angeli, 2024. ZoneModa Journal, 15(2), 129–131.
https://doi.org/10.60923/issn.2611-0563/22975

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