Mode et inclusion 21 mars 2022

Access-Able et Fashion-Able : le manifeste inclusif d’Alexander McQueen

Écrit par Elisa Fulco

« Donner une forme esthétique et joyeuse à la représentation de la différence », célébrer la marginalité, dépasser barrières et préjugés à travers l’introduction de nouvelles tailles et de nouvelles morphologies : tel a été le message d’Alexander McQueen (1969-2010).

Entre 1995 et 2010, l’artiste et styliste anglais a raconté à travers ses créations la fragilité et la beauté du corps dans toutes ses formes. Il a mélangé le langage de la mode à celui de l’art, du théâtre, du cinéma, de la performance. Collection après collection, ce rêveur hyper lucide a saisi l’esprit de son époque et a utilisé ses défilés comme autant de « manifestes » pour raconter l’urgence d’un changement social et environnemental. Il a utilisé la mode comme le moyen le plus populaire pour créer une émotion et enclencher une réaction, sans craindre de choquer le spectateur.
Dans le défilé Voss (Spring Summer 2001), McQueen a recréé le décor d’une célèbre photographie de 1983 de Joel-Peter Witkin : Sanitarium, en faisant recours à l’écrivaine fétichiste Michelle Olley, qui apparaissait, visage masqué, avec son corps nu et obèse sous perfusion. Une vision qui transmettait une réflexion sur l’apparence, sur les canons de beauté, sur la recherche désespérée de la perfection esthétique.
Dans un de ses derniers défilés, The Horn of Plenty (2009), il a mis en scène l’abondance, le gaspillage, la pollution engendrés par le monde de la mode, ce système vorace et compétitif qui dévore les autres cultures, métaphore d’une économie au bord du gouffre.

En 1998, Alexander McQueen est rédacteur invité du magazine « Dazed and confused ». Il déclare dans l’éditorial que son objectif est d’« aller au-delà de la beauté, de la jeunesse, de la maigreur et de la peau claire » pour dépasser une vision colonialiste de la mode et trouver une alternative aux canons imposés par le système.
Titrée « Fashion-Able », la couverture du magazine, conçue dans l’idée de normaliser la diversité et transmettre force et beauté au corps imparfait, est dédiée à l’athlète paralympique Aimee Mullins [1].
Sept autres modèles avec des handicaps physiques sont présents à l’intérieur du magazine, dans les quatorze pages du service photographique « Access-Able ».
Une association de personnes handicapées, la Greater London Association for Disabled People, a été sollicitée pour organiser le casting. Le grand nombre de portfolios reçus témoigne l’envie de ces personnes de se montrer et d’utiliser la mode comme un miroir pouvant enfin les refléter. Les modèles choisis pour le service, parmi lesquels on reconnaît l’icône Alison Lepper et le danseur David Toole, portent des créations d’Alexander McQueen spécialement conçues en fonction de leurs morphologies. D’autres stylistes – Hussein Chalayan, Philip Treacy et Comme Des Garçons – ont été invités à travailler en duo avec leur modèle, soit en créant sur mesure pour leur corps, soit en adaptant des habits de leurs collections.

 

Le service a été réalisé par Nick Knight, photographe attitré de McQueen, devenu célèbre pour sa campagne Levi’s en 1996 et pour avoir fait la première couverture de Vogue en 1997 avec la modèle over-size Sara Morrisson.

Le titre « Access-Able » annonce la vision de l’évolution socialement durable de la mode : donner une place à la représentation des différences dans les campagnes et les défilés, concevoir et habiller tous les types de corps, reconnaître le droit à la beauté comme un droit universel, démontrer la possibilité d’une « couture » au-delà des trainings et autre sportswear typiques de l’offre vestimentaire pour les personnes à besoins particuliers.
Ces ambitions rejoignent les revendications des personnes handicapées : « rien sur nous sans nous ». Et ce n’est pas un hasard si dans les mêmes années nait à Londres la première agence pour personnes handicapées, Thevisablepeople

Les clichés de ce numéro spécial de « Dazed and Confused » sont aujourd’hui gardés au Victoria & Albert Museum de Londres, avec la photo de la prothèse d’Aimee Mullens. Ce musée a aussi réalisé en 2015 la première rétrospective d’Alexandre McQueen, Savage Beauty.

[1] L’année suivante, Aimee Mullins participe au défilé de la célèbre collection n°13 (Fall Winter 1999) de McQueen, avec des prothèses en bois ornées de moulures en style victorien transformant ses membres manquant en valeur.

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